Il nous fait plaisir de présenter cet article, extrait de la réflexion de Michelle Morrier sur sa pratique personnelle. Michelle Morrier est inscrite au programme de formation de professeurs du Centre de yoga Iyengar de Montréal. Au début de l’article elle fait référence aux Yoga Sutras de Patanjali, une œuvre fondamentale en yoga, et particulièrement au 12eme sutra du premiier chapitre traitant de la pratique.

RÉFLEXION SUR MA PRATIQUE

I.12. Abhyasa-vaïragyabhyam tan-nirodhah.

« L’arrêt des pensées automatiques s’obtient par une pratique intense dans un esprit de lâcher-prise »

« Nous sommes là au cœur du Yoga et l’esprit occidental comprend difficilement que les contraires puissent coexister. Pourtant la posture symbolise bien cette attitude mentale. Il n’y a pas de posture sans structure et celle-ci s’établit grâce à des points de fermeté; mais l’état d’Asana « notion d’infinité dans un espace heureux », comme le traduisait Gérard Blitz, ne peut s’installer que si on relâche toutes les tensions inutiles, au niveau musculaire, respiratoire et mental. S’engager complètement dans une pratique, dans une action, sans pour autant s’identifier avec elle, c’est le message de la Bhagavad GÏta : ne pas rechercher les fruits de l’action tout en faisant aussi parfaitement que possible ce que l’on doit faire. La recherche d’un résultat n’a rien à voir avec l’action elle-même. Escompter un résultat, c’est se projeter dans l’avenir, et l’action, elle, ne peut exister que dans le présent. Pratiquer Abhyasa Vaïragya, c’est être ici et maintenant, trouver l’équilibre, intégrer les contraires ».

YOGA-SUTRAS – PATANJALI – Spiritualités vivantes – ALBIN MICHEL – Traduction du sanscrit et commentaires par Françoise Mazet.

I.12. Abhyasa-vaïragyabhyam tan-nirodhah.

« La pratique et le détachement sont les moyens qui permettent de calmer les mouvements du contenu du mental »

« La pratique est l’aspect positif du Yoga; le détachement ou le renoncement en est l’aspect négatif. Les deux s’équilibrent comme le jour et la nuit, l’inspiration et l’expiration. La pratique est la voie de l’évolution; le détachement et le renoncement, celle de l’involution. La pratique apparaît dans chacun des huit membres du Yoga. La pratique évolutive est la marche en avant vers la découverte du Soi et comprend yama, niyama, asana et pranayama. Le chemin d’involution, auquel correspond le renoncement, comprend pratyahara, dharana, dhyana et samadhi. Ce voyage intérieur détache la conscience des objets externes »

B.K.S. IYENGAR – Lumière sur les Yoga Sutra de Patanjali – BUCHET CHASTEL – 1993.

S’ENGAGER COMPLÈTEMENT

Quand j’observe mon engagement de l’intérieur, il y a des racines que je sens poindre; elles partent du cœur et suivent des chemins parfois clairs et limpides, parfois boueux, souvent rocailleux… Il y a des nœuds à défaire, des habitudes à laisser aller, des ferveurs à canaliser, un équilibre à trouver. Quand je suis dans l’action, quand je fais la posture avec attention, toute l’attention requise, quand je la fais avec vigilance, dans un état de totale disponibilité cela agit très positivement sur mon mental en lui redonnant sa liberté et agit aussi sur ma vie qui dans cet instant de présence et de conscience trouve un sens profond. Mais à chaque fois que je pense avoir su établir une base solide dans ma pratique, je suis testée, farouchement testée par un quotidien trop chargé, un débordement au travail ou une blessure, un inconfort du corps qui en déstabilise la continuité en interrompant la fluidité que je me félicitais d’avoir acquise. L’équilibre de la ferveur ininterrompue dans la pratique est chose difficile à atteindre et ceci semble être mon plus grand défi. Je navigue à la barre d’un bateau, mon corps, qui parfois me joue des tours. Je nage dans un océan infini, ma vie, imprégnée d’une histoire à réinventer chaque jour. Je grimpe une montagne sublime, l’apprentissage du Yoga, que j’embrasse sincèrement pour atteindre une cime où grandit un arbre sans âge, un arbre béni par la pluie, par le vent, par le ciel et par le soleil… un arbre où veut reposer le centre de mon être, l’arbre du Yoga Iyengar. Voilà le périple à accomplir, un voyage d’exploration et de découverte à intégrer par étapes, une aventure qui déjà me pousse dans mes derniers retranchements pour que j’avance et que j’ouvre enfin les bras à ce qu’Iyengar définit comme étant « la fermeté du corps, la clarté de l’intelligence et la pureté du cœur ».

FAIRE AUSSI PARFAITEMENT QUE POSSIBLE CE QUE L’ON DOIT FAIRE

Je suis à l’aise avec la structure de l’asana qui est établit grâce à des points de fermeté. Je sais pratiquer avec vigilance et détermination et améliorer petit à petit les fondements de la posture. Mais l’état dans lequel l’asana doit respirer, cette « notion d’infinité dans un espace heureux », demande un lâcher-prise que je n’arrive pas toujours à réaliser. Je vis souvent des tensions dans mon corps, je me compare et souvent je ne me sens pas à la hauteur de l’asana dans toute sa beauté, dans toute sa splendeur. Je dois faire face à mes limites si je veux respirer l’asana dans un esprit libre. Il me faut apprendre à « accepter » et cela m’est très difficile, apprendre à composer avec mon manque de souplesse, avec mes raideurs, avec mes défis. Il me faut rester dans la simplicité aussi, accueillir l’humilité et continuer jour après jour à faire aussi parfaitement que possible ce que j’ai à faire en quittant l’état de désir qui est un obstacle au Yoga et en cultivant un état de persévérance qui lui, s’inscrit dans le temps.

L’ACTION N’EXISTE QUE DANS LE PRÉSENT

Dans le sutra I.13, Patanjali nous apprend que pour s’établir en soi-même, il faut fournir effort, énergie et intensité dans la pratique non pas pour effectuer des postures compliquées ou pour contraindre son corps mais par un travail approprié du corps, atteindre dans la posture, l’apaisement du mental. L’effort d’attention, je pense pouvoir le soutenir quand ma pratique est fleurissante mais le travail approprié du corps, je dois mieux le sentir, mieux le saisir et mieux le fondre au présent, c’est-à-dire pas hier ou demain mais maintenant. Maintenant, avec les limites du maintenant mais surtout dans l’action qui ne peut exister que dans le présent. Quand je ne suis pas au meilleur de ma forme, ma pratique s’en ressent et les fluctuations de ma pratique influencent mon effort d’attention à l’instant. Je dois intégrer plus profondément une base solide à ma pratique par un engagement total et une intensité de l’action dans le présent. Ainsi, si le présent s’accompagne d’un problème, je dois favoriser un travail approprié du corps en conservant une pratique, différente peut-être, mais intelligente et claire c’est-à-dire appropriée, une pratique soutenue mais sans désir, sans identification et sans jugement; une pratique détachée qui vise l’apaisement de l’esprit.

J’observe que je peux pratiquer 1h30 par jour pendant 10 jours et le faire avec beaucoup de sérieux et de concentration avec beaucoup d’intensité mais que si quelque chose vient déstabiliser mon rythme (réunions le soir, surcharge ponctuelle au travail, blessures) cela affecte la constance dont j’ai besoin et perturbe mon implication au niveau de la pratique. Je constate que ce cas de figure semble cyclique dans mon cas : ou bien une pratique intensive et bienfaisante ou bien un relâchement causé par des imprévus qui me désorganisent au niveau de la pratique. Il me faut absolument trouver un équilibre satisfaisant entre mes responsabilités quotidiennes reliées à un travail exigent et mes responsabilités envers moi-même face au cheminement que j’ai choisi, c’est-à-dire le Yoga. Je me rends compte que les jours où je ne pratique pas, je me sens moins calme, moins concentrée, plus vulnérable. Intellectuellement, je sais que « La pratique évolutive est la marche en avant vers la découverte du Soi », pratiquement, j’ai encore du chemin à faire et des illusions à quitter!